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Chants corses

Marie-Elisabeth Leca, chant
Alain Mossé, récitant


On connait bien aujourd'hui les polyphonies corses, chœurs de voix masculines; Marie-Elisabeth Leca interprète a capella des chants extraits d'une autre partie du patrimoine musical corse: serinati (sérénades), lamenti (complaintes), nanne (berceuses), comptines issues de pratiques rituelles ou de coutumes sociales, ...

Les sérénades et complaintes expriment tantôt l'amour heureux de celui qui décrit la beauté de la femme aimée, plus souvent les plaintes de cœurs brisés, telles celle de cette femme qui pleure le départ de son ami pour la guerre ou celle de cet homme qui voit son amour sans réponse. Dans une berceuse, une bergère décrit à sa petite-fille nouvellement née la cérémonie de son futur mariage avec un berger que tous reconnaitront pour chef. Dans une autre, une grand mère raconte au petit garçon l'histoire de la famille, celle de bandits fiers et courageux, rebelles qui sous Bonaparte furent arrêtés sur dénonciation et pendus. Les comptines sont l'occasion de jouer sur les lettres et les sons.

Outre les histoires racontées par les chants qu'interprète Marie-Elisabeth Leca, Alain Mossé révèle au public quelques contes facétieux issue de la culture populaire corse.

Les chants corses interprétés par Marie-Elisabeth Leca sont extraits de l'Antulugia di u cantu nustrale, recueil de transcriptions réalisé sous la direction de Ghjermana de Zerbi et Mighele Raffaelli (Edition La Marge, 1993, 1995, 1998). Sont reproduits ci-dessous deux textes qui présentent ces chants: un extrait du prologue écrit par G. de Zerbi et M. Raffaelli et la préface écrite par le compositeur Iannis Xenakis pour cette anthologie


Prologue à l'Antulugia di u cantu nustrale (extrait)

par G. de Zerbi et M. Raffaelli

Ce sont des millénaires derrière nous qui, de brassages de peuples en mélanges d'ethnies, ont forgé cette identité particulière en Méditerranée qu'est la Corse.

Lentement, au cours des siècles, s'est fait jour à coup d'amours et de haines, un goût commun de l'art des sons, un goût commun à toute l'île pour la tendresse d'une nanna et pour la violence d'un voceru. C'est peut-être cela une tradition; le partage par tout un peuple d'une certaine façon de concevoir et d'exprimer les grands thèmes, la Vie, l'Amour, la Mort.

Et les occasions n'auront certes pas manqué dans notre histoire pour attiser les inspirations. Ces chants sont l'œuvre d'un peuple rude, austère, grave et digne, beau comme la nature qui l'entoure, excessif et tourmenté comme elle.

Préface à l'Antulugia di u cantu nustrale

par Iannis Xenakis


Cette collection de chants corses est toute l'âme de ce peuple qui a vécu des croisements de civilisations incessants de l'Antiquité jusqu'à nos jours, mais qui a su garder un noyau authentique et poignant.

Il existe une unité remarquable dans cette musique vocale. Les berceuses, les chants d'amour, les complaintes de bandits, les mots d'animaux, etc, procèdent d'un même principe d'évolution de la mélodie à une voix ou à plusieurs. La mélodie commence, lente, s'élève, tournoie autour d'elle-même par petits tourbillons, par des vibratos souvent contrôlés, parfois par des modulations qui dénotent une influence d'église savante, pour aboutir sur le point de départ, chute inattendue, à base d'accord tonal lorsque le chant est polyphonique, et même sur une quinte juste.

Ce dernier exemple dénote un archaïsme des racines de cette musique qui l'apparente aux traditions qui existent encore, plus ou moins savantes, en Italie du sud, en Grèce, en Iran pré-islamique jusqu'à certaines régions de la Chine, car la quinte ou la quarte à vide sont des signatures d'ancienneté très grande.

Un exemple mélodique de A nanna di u Ciscione témoigne de son ancienneté pré-chrétienne. En effet, cette mélodie se rapproche beaucoup de mélodies grecques antiques, déchiffrées récemmment.

La liberté des voix dans les chants polyphoniques est remarquable et le fait que de ces chants soient exclues les femmes, renforce l'aspect d'une culture patriarcale et ancienne d'où la femme était souvent absente.

En revanche, dans les berceuses ou chants monodiques des femmes, le poids passionnel, la chaleur profonde de ce peuple sont flagrants et vous prennent aux tripes.

La télévision au ras des pâquerettes, les musiques internationales, pop ou autres, asphyxient comme des mauvaises herbes les plantes du passé nourries par des centaines de générations successives.

Il était nécessaire qu'une partie importante de ce patrimoine si pur et si riche, soit consignée et restituée par des gens infatigables, dont Mighele Raffaelli et Ghjermana de Zerbi.