Préface à l'Antulugia
di u cantu nustrale
par Iannis
Xenakis
Cette collection de chants corses est toute l'âme de ce peuple
qui a vécu des croisements de civilisations incessants de
l'Antiquité jusqu'à nos jours, mais qui a su garder un
noyau authentique et poignant.
Il existe une unité remarquable dans cette musique
vocale. Les berceuses, les chants d'amour, les complaintes de bandits,
les mots d'animaux, etc, procèdent d'un même principe
d'évolution de la mélodie à une voix ou à
plusieurs. La mélodie commence, lente, s'élève,
tournoie autour d'elle-même par petits tourbillons, par des
vibratos souvent contrôlés, parfois par des modulations
qui dénotent une influence d'église savante, pour aboutir
sur le point de départ, chute inattendue, à base d'accord
tonal lorsque le chant est polyphonique, et même sur une quinte
juste.
Ce dernier exemple dénote un archaïsme des racines
de cette musique qui l'apparente aux traditions qui existent encore,
plus ou moins savantes, en Italie du sud, en Grèce, en Iran
pré-islamique jusqu'à certaines régions de la
Chine, car la quinte ou la quarte à vide sont des signatures
d'ancienneté très grande.
Un exemple mélodique de A nanna di u
Ciscione
témoigne de son ancienneté pré-chrétienne.
En effet, cette mélodie se rapproche beaucoup de mélodies
grecques antiques, déchiffrées récemmment.
La liberté des voix dans les chants polyphoniques
est
remarquable et le fait que de ces chants soient exclues les femmes,
renforce l'aspect d'une culture patriarcale et ancienne d'où la
femme était souvent absente.
En revanche, dans les berceuses ou chants
monodiques des
femmes, le poids passionnel, la chaleur profonde de ce peuple sont
flagrants et vous prennent aux tripes.
La télévision au ras des pâquerettes, les
musiques internationales, pop ou autres, asphyxient comme des mauvaises
herbes les plantes du passé nourries par des centaines de
générations successives.
Il était nécessaire qu'une partie importante de
ce patrimoine si pur et si riche, soit consignée et
restituée par des gens infatigables, dont Mighele Raffaelli et
Ghjermana de Zerbi.